
La guerre en cours au Moyen-Orient n’est pas seulement un épisode militaire de plus dans une région habituée aux crises. Elle agit comme un révélateur brutal d’un déséquilibre ancien : une part décisive de l’économie mondiale continue de reposer sur des flux énergétiques traversant des zones parmi les plus instables de la planète. La fermeture quasi totale du détroit d’Ormuz depuis un mois, dans le contexte du conflit impliquant l’Iran, les États-Unis et Israël, rappelle avec force qu’en matière d’énergie, la dépendance est toujours aussi une vulnérabilité.
Pour le Maroc, cette réalité ne relève ni de l’abstraction diplomatique ni de la simple observation lointaine. Elle touche à une question centrale de souveraineté économique. Car lorsqu’un cinquième de l’approvisionnement mondial en pétrole et en gaz transite par un corridor maritime soudain fragilisé par la guerre, ce sont aussi les équilibres budgétaires, les coûts de production, les dépenses de transport et, au bout de la chaîne, le pouvoir d’achat des ménages qui se retrouvent exposés.
Une crise régionale, un choc mondial
Le détroit d’Ormuz concentre à lui seul une part stratégique des échanges énergétiques mondiaux. Sa paralysie partielle suffit à provoquer une réduction de l’accès aux combustibles fossiles et à nourrir une hausse des prix qui ébranle les marchés internationaux. Cette mécanique est désormais bien connue : une tension militaire dans le Golfe se transforme rapidement en tension inflationniste à l’échelle mondiale.
Mais la crise actuelle met en lumière quelque chose de plus profond. Selon les Nations Unies, la sécurité énergétique ne peut plus être réduite à la seule capacité d’importer du pétrole ou du gaz. Elle doit désormais être pensée en termes de résilience. Autrement dit, un pays n’est pas réellement en sécurité énergétique lorsqu’il dépend d’une énergie qu’il ne maîtrise ni dans son origine, ni dans son prix, ni dans ses routes d’acheminement.
C’est précisément ce qu’António Guterres a résumé plus tôt cette année lorsqu’il affirmait : « En cette ère de guerre… notre dépendance aux combustibles fossiles déstabilise à la fois le climat et la sécurité mondiale ». Cette phrase, en apparence globale, résonne avec une acuité particulière pour tous les pays importateurs nets d’énergie, dont le Maroc fait partie.
Le Maroc devant une vérité stratégique
Le Maroc n’est pas directement partie prenante à ce conflit. Pourtant, comme beaucoup d’économies ouvertes et importatrices, il en subit mécaniquement les contrecoups. Chaque flambée des prix internationaux de l’énergie rappelle une vérité simple : l’indépendance politique ne garantit pas l’autonomie économique.
Lorsqu’un pays dépend de marchés extérieurs pour couvrir une partie importante de ses besoins énergétiques, il devient sensible à des variables qui lui échappent presque totalement : tensions militaires, décisions de grandes puissances, perturbations logistiques, spéculation sur les marchés, repositionnements d’alliances régionales. La facture énergétique cesse alors d’être une ligne comptable parmi d’autres. Elle devient un facteur de vulnérabilité systémique.
La dépendance aux combustibles fossiles érode la sécurité nationale et la souveraineté
Dans un tel contexte, le coût des importations peut peser sur les équilibres macroéconomiques, renchérir les charges des entreprises, accroître les tensions inflationnistes et fragiliser les ménages. L’énergie chère ne touche pas seulement les stations-service ou les factures d’électricité ; elle se diffuse dans les prix du transport, des biens, de la production et, à terme, dans la vie quotidienne.
Le constat formulé par le secrétaire général de l’ONU prend ici tout son sens : « Les trois quarts de l’humanité vivent dans des pays qui sont des importateurs nets de combustibles fossiles, dépendants d’une énergie qu’ils ne contrôlent pas, à des prix qu’ils ne peuvent prévoir ». Cette dépendance, pour le Maroc, n’est pas qu’une donnée technique. C’est une question stratégique.

La transition énergétique n’est plus un luxe
Longtemps, la transition vers les énergies renouvelables a été présentée surtout comme une réponse au changement climatique. Cette approche reste essentielle, mais elle apparaît désormais incomplète. L’argument géopolitique devient aujourd’hui aussi décisif que l’argument écologique.
La guerre au Moyen-Orient montre en effet qu’un modèle énergétique fondé sur des ressources concentrées dans des régions instables produit une insécurité permanente. À l’inverse, les énergies renouvelables offrent, selon les Nations Unies, un schéma différent : elles sont souvent produites localement, plus accessibles, potentiellement moins coûteuses et moins vulnérables aux secousses géopolitiques.
Simon Stiell, responsable onusien du climat, l’a affirmé en des termes clairs : «Les énergies renouvelables constituent la voie la plus claire et la moins coûteuse vers la sécurité et la souveraineté énergétiques ; elles protègent les pays et les économies contre les chocs provoqués par les guerres, les turbulences commerciales et la politique du “droit du plus fort”, qui appauvrit toutes les nations».
Dans le cas marocain, cette lecture change la nature du débat. Il ne s’agit plus uniquement de verdir le mix énergétique ni même de respecter des engagements climatiques. Il s’agit de réduire une exposition stratégique. Il s’agit, au fond, de substituer à une dépendance importée une capacité nationale de production plus stable.
Le Maroc a un intérêt vital à accélérer
Le moment actuel invite donc à relire la politique énergétique non pas comme un simple chantier sectoriel, mais comme un pilier de souveraineté. Pour le Maroc, accélérer les renouvelables relève d’un intérêt vital, au sens économique autant que géopolitique.
Le Royaume a tout à gagner à réduire sa vulnérabilité aux chocs extérieurs, à mieux amortir la volatilité des cours mondiaux et à desserrer progressivement l’étau d’une dépendance aux hydrocarbures acheminés dans un environnement international incertain. Chaque capacité supplémentaire de production locale issue du solaire, de l’éolien ou d’autres sources renouvelables représente, dans cette logique, bien plus qu’une avancée technique : elle constitue une assurance contre l’imprévisible.
L’exemple d’autres pays montre d’ailleurs qu’une telle évolution n’est pas théorique. Le Kenya s’est imposé comme un leader mondial des énergies renouvelables, notamment dans la géothermie, en produisant la grande majorité de son électricité à partir de sources renouvelables. Le Chili figure parmi les marchés à la croissance la plus rapide dans ce domaine, après avoir fortement développé le solaire et l’éolien. L’Inde, quant à elle, a intégré les renouvelables à ses stratégies de développement, même si elle reste encore fortement dépendante du pétrole et du gaz transitant par le détroit d’Ormuz.
Ces trajectoires ne sont pas identiques, mais elles envoient toutes le même signal : dans le nouvel âge géoéconomique, l’énergie devient un indicateur de puissance, de résilience et de liberté d’action.
Derrière la géoéconomie, la question sociale
Il serait toutefois réducteur de limiter ce débat aux grandes équations stratégiques. La question énergétique possède aussi une dimension profondément sociale. Les ménages subissent directement les hausses des prix du carburant, de l’électricité et, par ricochet, du coût de la vie. Quand l’énergie devient plus chère, tout devient plus cher.
Selon l’ONU, dans la plupart des cas, les énergies renouvelables sont moins coûteuses que le charbon, le pétrole ou le gaz. Elles peuvent donc contribuer à réduire les coûts de l’électricité pour les populations, tout en offrant une protection plus solide contre de futures flambées tarifaires.
Pour le Maroc, où la sensibilité aux questions de pouvoir d’achat demeure forte, cet aspect est fondamental. La transition énergétique n’est pas seulement un choix de politique industrielle ou d’orientation internationale. Elle concerne aussi la stabilité sociale, la capacité de résistance des ménages et la soutenabilité de la croissance.
Le vrai enjeu : transformer la vulnérabilité en levier
La crise du détroit d’Ormuz doit être lue comme une alerte stratégique. Elle rappelle que la mondialisation énergétique reste structurée par des dépendances à haut risque. Pour le Maroc, l’enjeu n’est pas de commenter la guerre de loin, mais d’en tirer une leçon claire : dans un monde traversé par les conflits, les ruptures d’approvisionnement et les rapports de force, la sécurité énergétique ne peut reposer durablement sur des équilibres extérieurs fragiles.
C’est pourquoi la transition vers les renouvelables doit être pensée comme une politique de protection économique, de consolidation géopolitique et de stabilité sociale. Le débat n’oppose plus seulement fossiles et climat. Il oppose désormais dépendance et résilience.
Et dans cette équation, le Maroc n’a sans doute plus intérêt à avancer à petits pas.


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